Frankenstein - Mary Shelley (1818)


Frankenstein…sûrement une œuvre qui aura traversé les siècles jusqu’à la génération Z. Réadaptée en littérature et au cinéma, cette histoire est un incontournable au même titre que Dracula ou encore Roméo et Juliette. Mary Shelley, femme de lettres qui a donné naissance au monstre du docteur Frankenstein, écrit  ce roman à 20 ans à peine grâce à un concours établi par un de leur ami nommé Lord Byron lors d’un voyage en Suisse. Lord Byron propose à Mary et son mari d'écrire « chacun une histoire de fantômes». Celle de Mary Shelley sera la plus élaborée des trois. Elle met en scène le docteur Frankenstein, un savant suisse, sauvé d’un naufrage par un bateau en expédition au pôle nord. Le docteur se lie d’amitié avec le capitaine, Robert Walton. Dans une lettre, il raconte à sa sœur avec qui il entretient une relation épistolaire la condamnation à laquelle le docteur Frankenstein est voué.                                               


C’est donc ici que va commencer mon article. Je vais faire en sorte que la lecture soit agréable et que vous appreniez des choses sur cette histoire connue et reconnue. Pour commencer, je tiens à expliquer pourquoi j’ai choisi de lire cette œuvre. J’ai toujours entendu parler de cette histoire sans jamais m’y pencher. J’avais déjà vu le dessin animé de Tim Burton qui a réalisé "Frankenwinnie". N’ayant pas adhéré au long métrage, bien que Burton soit un de mes réalisateurs préférés, j’ai abandonné avant la fin du film. Je n’ai jamais regardé aucune des adaptations cinématographiques de Frankenstein… Au moins, je n’ai pas eu d’à priori vis-à-vis de l’œuvre à lire. Je dois avouer que le choix de l’œuvre a été assez compliqué : j’ai souvent hésité entre l’œuvre de Mary Shelley et celle de Bram Stocker, qui a donné naissance au célèbre Dracula. Je pense que je me serai sûrement dirigée vers Dracula, le monde des vampires m’attirant depuis l’adolescence ; mais c’est le fait que Frankenstein soit sorti de l’imaginaire d’une femme qui m’a aidée à déterminer mon choix de lecture. D’autant plus que des trois histoires écrites par les amis, c’est l’œuvre de Mary Shelley qui a été achevée et travaillée au mieux. 

Ainsi, ne sachant pas vraiment vers quelle histoire je me dirigeai je commençai ma lecture « à l’aveuglette ». Première chose qui m’a choquée, du moins interloquée, c’est la présence de mise en abîme récurrente dans le roman. Procédé littéraire permettant d'imbriquer une histoire dans une histoire. En effet, on plonge dans l’histoire du capitaine du navire, Robert Walton, qui raconte dans une lettre à sa sœur leur expédition au pôle nord. Assez rapidement, le capitaine rencontre Victor Frankenstein, qui lui fait le récit de ses aventures et de sa présence sur la banquise. Ici s’opère donc une bascule dans un récit enchâssé. Une fois que le lecteur est entré dans le récit du docteur Frankenstein, ce dernier raconte son entreprise à créer et donner vie à un « être vil ». A la vue du misérable monstre » que le savant a créé, il s’enfuit et va rejoindre sa famille à Genève, laissant seul et sans repères sa créature. Cette dernière rattrape Frankenstein et s’entretient avec lui, en le menaçant légèrement au passage histoire de se faire comprendre. La créature invite le savant à écouter l’histoire de sa vie dans une grotte qui fait office d’habitation. Ainsi se réitère le schéma de la mise en abîme, puisqu’il est raconté par Frankenstein à Walton. 



Docteur Victor Frankenstein

Mary Shelley met en scène le docteur Frankenstein en pleine réalisation de l’impensable : fabriquer une créature vivante. Pour cela, le créateur doit se familiariser avec les « sciences de l’anatomie ». C’est au chapitre 4 que Frankenstein se renseigne du mieux qu’il peut pour donner naissance à son être. Pour cela, il passe par l’observation de « la décomposition et la corruption du corps humain ». Les termes employés sont poignants et explicites. Ils annoncent d’ailleurs les futures tourmentes éprouvées par le savant. Ce dernier explique ce par quoi il est passé : « Je rassemblais des os dans des charniers et violais, de mes doigts sacrilèges, les terrifiants secrets du corps humain ». Avec un tel vocabulaire, il est clair que Mary Shelley s’inscrit dans le mouvement de la littérature gothique. 

C’est dans le chapitre 5 que se révèle le monstre de Frankenstein. Ce dernier voit, « à la lueur blafarde et jaunâtre de la lune » cet « être vil – le misérable monstre » qu’il a créé. Pris de peur, le savant s’enfuit et va rejoindre sa famille à Genève. Pendant deux ans, Frankenstein ne croise pas le "cadavre démoniaque" auquel il a donné vie. Finalement, ce sont le désespoir et le rejet des autres qui poussent la créature au repli sur lui-même. Le monstre passe donc par monts et vallées pour rejoindre son créateur et lui ordonner la création d’un alter égo féminin. C’est à travers un dialogue avec le savant que le monstre explique le rejet et la haine des hommes qu’il a vécu. Voulant vivre en groupe et heureux avec des semblables, mais se faisant chasser à chaque rencontre avec des humains, le monstre finit par se replier sur lui-même et rester seul. C’est malheureusement la solitude qui mène le monstre à éprouver de la souffrance puis de la haine envers son créateur et ses milliers de semblables. Et c’est en cela que j’ai été déçue puis surprise de l’histoire de Mary Shelley. Ce n’est pas le monstre en lui-même le problème de l’histoire mais le tiraillement des sentiments éprouvés par le docteur Frankenstein ainsi que par le monstre qui conduisent le récit. En effet, après avoir été chassé de deux villages, le monstre dit qu’il est « porteur d’un enfer en [lui]-même » car « privé de tout compassion », d’où l’envie de « répandre ravages et destructions autour de [lui] ». 


Monstre du savant Frankenstein 


Je trouve que les profils du docteur Frankenstein et de sa créature sont vraiment intéressants à étudier. Le docteur est un savant mue par la curiosité de la vie. Il s’intéresse aux sciences de la vie et à sa complexité. Devant son engouement, il décide de créer et donner vie à un assemblage de morceaux de cadavres humains et animaux. N’étant pas courageux, il s’enfuit devant sa propre création, laissant seule la créature. Finalement, on se prend davantage d’affection pour le monstre que le docteur Frankenstein lui-même qui n’assume pas ses actes et l’ambition qu’il a. Contrairement au savant, le monstre exprime la simplicité de ses sentiments : il est poussé par le désir d’apprendre puisqu’il raconte que les humains qu’il a observés avaient "un moyen de communiquer les uns avec les autres, par des sons articulés", autrement dit la langue parlée. Il dit qu’il désire « ardemment connaître » cette science qu'est le langage  Il décrit également son "ravissement". A travers ses sentiments et ses découvertes, le monstre fait davantage preuve d’humanité que le savant qui l’a créé. De plus, Mary Shelley soulève le thème de l’identité. En général, l’identité d’une personne permet de savoir d’où elle vient, de quelle famille et de quelle région. Dans le roman Frankenstein, le monstre se pose des questions sur son statut : « Qui étais-je ? Qu’étais-je ? D’où venais-je ? Où irais-je ? Ces questions revenaient sans cesse, mais j’étais incapable d’y répondre ». En effet, sans repères familiaux, affectifs et génétiques, il est difficile de connaître les traces du passé pour avancer. Ainsi la créature se pose la question : « Etais-je donc un monstre, une tache sur la surface de la terre, que tous les hommes fuyaient et reniée par tous les hommes ? ». Je trouve que cette question illustre en grande partie l’une des problématiques de ce roman. La créature est tellement dévalorisée aux yeux de Frankenstein que ce dernier ne lui donne pas d’appellation. Il le qualifie toujours pars des adjectifs dévalorisants. Si cette créature n’a pas de nom, il est difficile de parler d’identité. 


Prométhée volant le feux de l'Olympe

Revenons-en au titre du roman. Il s’intitule Frankenstein ou le Prométhée moderne. On ne retient que rarement la deuxième partie du titre. Et pourtant elle indique déjà un rapprochement entre le titan grec et Frankenstein. Le mythe de Prométhée raconte l’histoire de ce titan qui a volé le feu olympien à Héphaïstos pour le donner aux êtres humains en plus d’avoir créé des hommes à partir de terre glaise. Ces transgressions doivent à Prométhée d'être condamné par Zeus à la torture pour le reste de sa vie : se faire dévorer chaque jour le foie par un aigle. On peut voir dans ce mythe l’œuvre du docteur Frankenstein. A l’image de Prométhée qui s’empare du feu des dieux olympiens, Frankenstein s’approprie la connaissance pour créer sa propre créature. Tout comme Dieu dans la religion chrétienne, Frankenstein s’empare du droit de donner la vie, mais celle qu’il créer est artificielle et non naturelle. En défiant les lois de la nature, le savant fou (ou bien ingénieux?) fait un sacrilège car non seulement sa créature est une abomination faite de cadavres, mais en plus il n’assume pas ses actes et méprise le monstre auquel il a donné vie. Son ambition, comme Prométhée, sera punie pour les actes commis. 


L'aigle du mont Caucase dévorant le foie de Prométhée


Continuons sur le thème des croyances et des religions. Dans ce roman anglais, on remarque fortement une influence du christianisme : on relève beaucoup de termes religieux chrétiens qui témoignent des croyances de l’auteure. Elle parle des « doigts sacrilèges » de Frankenstein, qualifie la créature de « démon ». Ce terme, dans la religion chrétienne, évoque forcément le mal et une entité mal intentionnée. Tandis que dans d’autres croyances, au Japon par exemple, un démon est une entité qui peut être bienveillante ou non. Pour reprendre au procédé de champ lexical chrétien, la créature du savant lui dira qu’elle est son « seigneur et [son] roi ». Encore un terme qui rappelle la religion chrétienne. Plus tard dans leur dialogue, le monstre dira également qu’elle devrait être « Adam », fils de son créateur, mais elle est au lieu de cela « l’ange déchu » chassé « d’un monde de joie». Cette phrase renvoie directement à l’épisode le plus connu de la Bible : Adam et Eve renvoyés du jardin d’Eden et la notion d’ange chassé du Paradis. 


Adam et Eve chassés du jardin d'Eden 

J’aimerais finir sur le fait qu’au XIXème siècle, nombreux sont les auteurs, notamment anglophones, à réaliser un scénario mythique aux intrigues similaires. Cependant, je n’affirme pas l’idée que les romans suivants sont marqués par une même trame et ne sont pas différents. Au contraire, chacun des romans que je vais citer ont fait l’œuvre de nombreuses recherches et thèses toutes plus intéressantes les unes que les autres. Je veux simplement mettre en avant le schéma des éléments essentiels que l’on retrouve dans le mythe du monstre fabriqué. Ces romans auxquels je pense sont bien sûr Frankenstein, objet d’étude de cet article, mais aussi L’étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (Stevenson), Le Faiseur d’hommes et sa formule (Hoche), L’ile du Docteur Moreau(Wells) et . Ces romans sont caractérisés par la mise au monde d’un monstre, créé dans le secret par l’esprit transgressif d’un homme, provoquant le chaos.  Ecrites par des hommes et datant du XIXème siècle, ces trois œuvres offrent un modèle récurrent d’hommes fabricateur d’humanité artificielle. De plus, les savants fous qui fabriquent ces créatures donnent naissance à des êtres vivants souvent hideux, déformés ou souffrant de dégénérescence accélérée. La fabrication de créature vivante se fait en général en solitaire, loin de tous et dans un endroit clos. C’est le cas pour le docteur Frankenstein, mais aussi pour Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen qui met en scène une atmosphère de secret qui s’inscrit dans un laboratoire dissimulé dans une pièce cachée. Aussi, dans Le Faiseur d’hommes et sa formule, Jules Hoches nous emmène dans un laboratoire à ciel ouvert, construit de façon cylindrique et juxtaposant une montagne. Tous ces travaux sont gardés secrets pendant un certain temps, jusqu’à une révélation importune. 

 

Scientifique fou dans son laboratoire 

Pour finir, après avoir lu un certain nombre de blogs, je me rends compte que j’ai été dans la même situation que beaucoup d’autres : je pensais que Frankenstein était le nom porté par la créature et non son créateur. De plus, je ne m’attendais pas à ce que l’œuvre soit monotone malgré les nombreux voyages effectués en Europe, non plus que l’intrigue se passe surtout dans les pensées chaotiques du docteur Frankenstein. Je suis donc passée par plusieurs sentiments face à ce roman. J’ai été surprise de la tournure de l’histoire, pensant qu’elle serait beaucoup plus violente, sanguinaire. Ce faisant, je suis un peu déçue, car je n’ai éprouvé que très peu d’attachement pour les personnages. Malgré les énoncés de la créature qui raconte son histoire et livre ses pensées, je ne me suis sentie appartenir à aucun des protagonistes. En tant que lectrice passionnée, j’aime me reconnaître dans un personnage, que son caractère s’apparente au mien ou non. Le plaisir étant un sentiment important pour apprécier les tenants et les aboutissants d’une histoire, l’atmosphère sombre et glauque ne m’emporte pas dans le roman au point d’en éprouver.

En revanche, quant à l'auteure, elle s'attache surtout sur les sentiments humains, la torture mentale que l’on peut éprouver. Les dialogues entre Frankenstein et sa créature sont les épisodes qui m’ont le plus touchée. En cela, j’ai été agréablement surprise, et je reconnais dans ce récit le mouvement du romantisme littéraire qui prône l’expression des sentiments. 

De plus, c’est avec ce roman que Mary Shelley s’inscrit dans la littérature gothique. En plus d’être un roman fantastique, il compte parmi les premiers romans de science-fiction. Le style d’écriture de Shelley et son imaginaire romantique/gothique font de cette œuvre un incontournable qui a traversé les siècles. 

Enfin, on oublie trop souvent que le monstre de Frankenstein envers qui on peut éprouver du dégoût est en fait sorti de l’imaginaire d’un être humain, Victor Frankenstein. Finalement, le monstre n’est que le reflet de l’homme « en quête de l’être supérieur »1. En cette période de révolution industrielle, les esprits scientifiques  expérimentent toutes sortes d’actes immoraux.

L'oeuvre de Mary Shelley connaît un succès depuis sa publication. A tel point que de nombreuses adaptations ont été faites, au cinéma comme en littérature. Plus récemment, un certain nombre de Bande Dessinées ont vu le jour, offrant un nouveau regard sur l'histoire de Frankenstein. Quant au cinéma, un biopic est récemment sorti sur les écrans, portant sur la vie de Mary Shelley. En plongeant dans la lecture de cette oeuvre, un panel de de travaux et de connaissances s'offrent à moi. 







Source : 

-  [1] : theses.fr - Le monstre fabriqué dans la littérature occidentale 

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