La littérature a cela d’intéressant, c’est que tout est transversal : les politiques choisies influent sur l’économie, sur les comportements humains, sur les différentes sciences et sur les Arts, dont la peinture et la littérature.
C’est pourquoi, la courtisane est la figure féminine la plus désirée et la plus récriée au fil des siècles, notamment en littérature. Elle est l'objet de tous les vices comme des réussites de toute époque. La femme inspire à la fois terreur et fascination. Cet être sensuel, créateur et polyvalent a été et sera sûrement toujours au centre des échanges, qu’ils soient verbaux, financiers, ou symboliques. Explorons à travers cet article les nombreuses œuvres qui ont traité des prostituées ou des courtisanes.
Pour commencer, il est à noter une différence noire : la prostituée et la courtisane sont deux types de femmes exerçant des prestations bien différentes. La première arpente les trottoirs à la recherche d’un homme prêt à échanger de l’argent contre une relation sexuelle consentie, la seconde se fait entretenir par un ou plusieurs hommes afin de vivre dans le luxe et la sécurité, avec parfois une ambition d’être assimilée à un homme de pouvoir pour avoir un statut. Nous allons voir, dans cet article, le thème de la prostitution en littérature à travers l’histoire en Europe. Rappelons-nous que les mœurs et valeurs véhiculées dans une société sont propres à chacune. Les dynamiques de groupes sont différentes d’une région à l’autre dans le monde, résultant ainsi de différentes pratiques et croyances.
Commence donc notre voyage dans l’Antiquité. Déjà la prostitution est un phénomène répandu dans la société. Il nous reste des récits de différents auteurs latins traitant de la prostitution en littérature. Plaute par exemple, dans Truculentus, le rustre, met en scène Phronésie, une prostituée qui soutire de l’argent auprès de trois hommes tombés sous son charme. Elle fait preuve d’agilité en prétextant à ces trois hommes la naissance d’un enfant né de leurs relations. Ici, Phronésie s’inscrit plus dans la figure de la femme prostituée plutôt que de la courtisane, côtoyant des hommes de hauts rangs. Mais en parallèle à cette dernière, Bacchis dans L’Hécyre de Terence nous présente une femme aimante, faisant preuve d’affection et d’attachement. Elle se voit dans l’obligation de se séparer de son amant. Se retrouvant seule, elle devient ainsi ce que l’on appellerait de nos jours une « maîtresse », allant d’un amant à l’autre au gré de ses liaisons. Elle est également ce qu’on appellerait une courtisane aux XVIIIème et XIXème siècles. Elle est aimée, se sentant plus sujet qu’objet avec les hommes, s’intéressant à la société et se cultivant. On peut rapprocher cette image des hétaïres en Grèce antique. Ces femmes étaient libres dans leurs droits et leurs relations, du moins beaucoup plus qu’une femme mariée. Elles ont d’ailleurs eu droit à des peintures sur vase, ce qui représente un minimum la considération que pouvait leur témoigner les citoyens.
Dirigeons-nous maintenant vers le Moyen-Age. Souvent perçue comme une période sombre de l’histoire, témoignant de maladies, de pauvretés et connaissance peu répandue, elle reste une période abondante de croyances religieuses qui sont encore présentes de nos jours. La religion chrétienne étant très présente, le sujet se concentrera surtout autour des textes chrétiens traitant d'un certain nombre de femmes prostituées. Je souhaite cependant souligner un point. Dans les textes datant du Moyen-Age, on distingue deux sortes de prostituées : les prostituées issues de textes sacrés, et les prostituées dans la littérature profane. Dans les textes chrétiens, il existe un certain de femmes prostituées. Dans le Nouveau Testament par exemple, deux femmes apparaissant dans le texte de l’Apocalypse de Saint Jean représentent clairement la prostituée. La première, nommée Jézabel, est décrite par Dieu pendant la réunion des sept Eglises d’Asie comme une femme qui « enseigne et séduit [ses] serviteurs pour qu’ils commettent la fornication ». Pour citer plus connue que Jézabel, les chrétiens ont sûrement l’image en tête de la "Grande prostituée", figure vénale célèbre pour accompagner l’arrivée de l’antéchrist lors de la fin des Temps. Le point commun entre ces deux femmes se trouve dans une symbolique de figure d’allégorie d’hérésie, montrant la femme comme une prostituée au statut avilissant.
A l’inverse, les prostituées de la littérature profane n’ont pas de liens avec l’histoire chrétienne. Elles apparaissent dans différents textes, mais ici on s’orientera vers des « figures de prostituées anonymes ». Elles interviennent dans les textes à travers une simple phrase, surtout décrites par le biais d’adjectifs qualificatifs souvent dévalorisants. On les appelait les femmes de « mauvaise vie », comme le décrira l’Abbé Prévost dans son roman Manon Lescaut. Dans les textes des XIIIème et XVème siècles, nombreux sont les termes en ancien et moyen français pour décrire les prostituées : « ribaudes », « folles femmes » ou « putaines » sont les figures apparaissant dans les textes. Je ne m’attarderais pas trop sur les personnages de prostituées puisque d’après de nombreuses recherches effectuées, de par leur statut vu comme inférieur, elles ne font pas partie des personnages principaux des livres. Dans l’histoire de Sardanapale, Des cas des nobles hommes et femmes, on voit des protagonistes qui témoignent d’un relâchement aux côtés des prostituées, c’est-à-dire qu’elles accentuent leur comportement qu’il soit vertueux ou vicieux. Un des hommes décide d’accueillir « un grand troupeau de femmes luxurieuses pour luxurier ». Nous avons là l’image de femmes travaillant dans des maisons closes et rappelant leur condition d’objet.
Après le Moyen-Age et la Renaissance, au XVIIIème siècle, les grandes villes européennes voient affluer un grand nombre de jeunes filles venant des campagnes. Elles se font souvent alpaguer par des maquerelles cupides et faisant les entremetteuses avec les hommes. Surnommées filles « de mauvaise vie », ces jeunes femmes comme Manon Lescaut, la célèbre héroïne de l’Abbé Prévost, font tourner les têtes des hommes trop naïfs. Cependant, Manon refuse la vie de prostituée qui est pour elle synonyme de médiocrité et de misère. On pourrait plus la classer dans la catégorie des femmes courtisanes puisqu’elle se fait constamment entretenir par des hommes.
A travers sa relation agitée avec le chevalier Des Grieux, Manon aura recours à un certain nombre de liaisons sexuelles avec de riches bourgeois leur assurant un certain confort financier. Les jeunes amants auront tout de même recours au jeu, au vol et au meurtre afin d’échapper à l’autorité et à leurs responsabilités.
Intéressons-nous maintenant à la femme courtisane du XIXème siècle en Europe. Cette époque est soumise à de nombreux changements, notamment politiques mais aussi économiques et sociaux. La fin de la Révolution française en 1789 annonce un horizon politique incertain, puisque la politique sera houleuse de nombreuses années. Par ailleurs, au XIXème siècle, cette époque est caractérisée par une avancée technologique et scientifique considérable, surtout poussée par la bourgeoisie, milieu social qui s’affirme. L’espace littéraire évolue également : le mouvement du réalisme est une réaction au romantisme qui laissait cours à l’expression des sentiments. Les sujets traités en littérature sont abordés de façon à ce que l’auteur soit au plus près de la réalité. Nous pouvons citer Balzac, Flaubert, Maupassant et bien sûr Zola, chef de file du naturalisme.
Dans cet article, il sera surtout question de la ville de Paris. Grande ville qui accueille nobles, riches hommes bourgeois, et femmes de divertissement. Freud dira d’ailleurs de Paris qu’elle est la capitale du plaisir et la liberté. Le plaisir que l’on peut trouver à Paris existe sous plusieurs formes, cependant, ce sont clairement les femmes qui sont au centre des intérêts. Elles chantent, dansent et contribuent au divertissement de tous.
Ces dernières se révèlent être des prostituées. Elles sont également appelées « filles » ou encore « cocottes » et sont la source d’inspiration des écrivains du XIXème siècle. D’ailleurs, ce ne sont pas les prostituées en elles-mêmes qui intéressent les écrivains, mais plutôt l’attitude de la société face à la prostitution. Ces femmes font partie de la société et côtoient des hommes de tout horizon social. Elles peuvent être des femmes travaillant dans des maisons, au coin d’une rue ou bien dans des salons chics. Ces courtisanes représentent à la fois le péché mais également le plaisir de la chair. Dans une société chrétienne où le mariage fait partie inhérente de ces croyances, la prostituée constitue l’échappatoire du plaisir adultère. En effet, la norme en ces années 1800 est encore au mariage, dans le but de donner un héritier à la famille. Dans certaines situations, ce sont des hommes riches, mariés, avec un statut social élevé qui ont recours aux services ou aux caresses des « demi-mondaines ». Je pense ici au comte Muffat, haut dignitaire de l’Empire, marié à la comtesse Sabine, père d’une jeune fille, et tombé sous la coupe de Nana, prostituée qui évolue en courtisane, héroïne éponyme du roman (1880) de Zola. Nana se caractérise par son tempérament de dévoreuse d’hommes ruinant la gent masculine de leurs richesses et leurs propriétés. Sa renommée s’étend même jusqu’en dehors de la France.
Le point commun des prostituées, comme des courtisanes, se trouve dans la consommation de la classe masculine. Aussi, on retrouve un profil récurrent dans les prostituées du XIXème siècle : elles sont issues de milieux pauvres, ouvriers, dont les parents sont soumis à l’emprise du travail et souvent de l’alcool. Les jeunes femmes se retrouvent vite sur les trottoirs ou bien dans des maisons closes. Elles sont souvent pauvres et cherchent des protecteurs. A Paris, dans les années 1800, les femmes du spectacle sont associées à des prostituées. Dès lors que l’on est dans la démonstration de son corps, on est dans la prostitution. Rappelons à nouveau le personnage de Nana, incarnant le rôle de l’actrice qui vend du rêve aux hommes pour ensuite vendre son corps. Dans le roman de Zola, Nana et une ribambelle d’autres femmes jouent dans le « bordel » du Théâtre des Variétés comme l’appel son propriétaire Bordenave. Il dépeint une femme puissante, entretenue et sulfureuse, qui bouscule les valeurs de son époque.
A l’opposé de Nana, Dumas fils avec La Dame aux camélias, met en scène une prostituée qui ne peut pas avoir accès à son indépendance. Au contraire de Nana, elle développe des sentiments pour les hommes avec qui elle a des relations sexuelles.
Sarah Bernhard dans le rôle de La Dame aux camélias
Le personnage de Dumas, Marguerite Gautier, représente la femme fantasmée, rêvée par les hommes. Cette figure féminine de la littérature inspira Verdi pour son opéra La traviata. Cette courtisane de papier a également été incarnée par de nombreuses actrices : Sarah Bernhardt, Isabelle Adjani et Isabelle Huppert, entre autres.
Certains auteurs du XIXème se penchent sur la nature de leurs personnages féminins. Ces femmes prostituées ou courtisanes sont l’objet de nombreuses réflexions de la part des écrivains. Ils décrivent des personnages au caractère fort, impulsif et naïf, parfois exubérant. Zola évoque « des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leurs sangs ». Dans la préface de la deuxième édition de son roman Thérèse Raquin, l’écrivain naturaliste réalise une étude sur le tempérament de son personnage. Le caractère de Thérèse Raquin est de type nerveux. Ses passions extra-conjugales avec Laurent sont menées par le vice de cette relation adultère, manœuvrée pour assouvir leurs désirs. Leurs déboires deviennent de plus en plus récurrents jusqu’à l’arrivée d’un acte immoral. Dans le même sens, Maupassant met en scène des prostituées au caractère exubérant et naïf dans son roman La Maison Tellier. Les « filles de joie » de ce roman sont présentées comme extraverties et débordantes d’excès. Elles sont charmantes mais ont tendance à s’exciter pour des futilités telle que la vue de plusieurs canards dans un train. Nous pouvons également penser à Nana, et au « pensionnat de Labordette » composé de plusieurs prostituées, lorsqu’elles se rendent en calèche pour observer les ruines d’un château. Leur extase démesurée lors de l’arrivée sur les lieux étonne les cochers.
Malgré les nombreux reproches que l’on peut faire envers ces courtisanes, elles ont souvent recours au sacrifice. Telle la prostituée de Maupassant, Boule de suif est une nouvelle critique envers la société bourgeoise. En pleine guerre franco-prussienne, Maupassant met en scène une microsociété composée de bourgeois, de nobles, de deux religieuses, des commerçants et une prostituée surnommée Boule de suif. Ce microcosme emprunte une diligence pour fuir la ville de Rouen et se réfugier à Dieppe. Pendant le voyage, Boule de suif partage sa nourriture, contenue dans un grand panier. Une fois arrivée à l’auberge, la petite société rencontre malencontreusement un officier prussien qui use de chantage : personne ne partira sans qu’une femme ne couche avec l’officier. Face à cette situation, nul autre n’est mieux placé que Boule de suif aux yeux de ses camarades de diligence. Après avoir sacrifié son corps pour les hôtes de l’auberge, ils peuvent repartir. Lors du voyage retour, la nourriture apportée par Boule de suif est dévorée par la petite société devant la jeune femme. Aucun des personnages ne daigne lui proposer à manger. Elle se sacrifie pour la société par patriotisme et n’obtient en retour aucune reconnaissance ni respect. La nouvelle se finit sur Boule de suif en pleurs et désespérée.
Maupassant, dans cette nouvelle, met à jour les traits de caractère de la société bourgeoise du XIXème siècle : hypocrisie, malséance et absence d’altruisme.
Pour finir, j’aimerais mettre en avant un dernier roman : La fille Elisa écrit par Edmond Goncourt. Après la mort de son frère, Jules, il achève son œuvre qui traite elle aussi de prostituées. Dans sa préface, il dira d’ailleurs que « Les romans à l’heure présente sont remplis des faits et gestes de la prostitution clandestine […]. Il n’est question dans les volumes florissant aux étalages que des amours vénales de dames aux camélias, de lorettes, de filles d’amour en contravention et en rupture avec la police des mœurs ». Faisant ainsi référence aux romans réalistes et naturalistes de ses semblables, Edmond Goncourt réunit en une phrase le type de romans qui abonde la littérature du XIXème siècle, période fructueuse pour les romans réalistes.
Je finirai donc cet article par quelques phrases qui résument ce qui a été énoncé plus haut. Le thème de la courtisane/prostituée est très exploré et narré dans les romans du XIXème siècle. La plupart des romans cités plus hauts ont vu le jour grâce à des auteurs français, dont les héroïnes principales se trouvent à Paris. De plus, les auteurs de cette époque mettent en scène des personnages vivant pendant le Second Empire. Période de révolution industrielle grâce à Napoléon III, elle n’en est pas moins selon Emile Zola un « régime prostitué et régime favorable à la prostitution ». Aux yeux du chef de file du mouvement naturaliste, la courtisane, reflet de la période industrielle avec ses machinations de relations et d’échanges en tout genre, représente l’allégorie de ce régime. Les prostituées sont brimées par la société et punies par la nature (syphilis, petite vérole). Si la prostituée n’est pas battue, elle est méprisée par ceux et celles qui l’entourent de près ou de loin. Les courtisanes et les prostituées sont l’objet de satires, de moqueries, mais aussi de désir. Ce sont des femmes dont le rôle est de vendre du rêve aux hommes et d’assurer leur jouissance. En cela, Paris est la capitale du tourisme érotique au XIXème siècle. Ainsi, les auteurs de cette période font de la prostituée et de la courtisane un objet de désir et de dégoût, côtoyant les hommes de classes sociales différentes et dans un but de vie démesurée dans le luxe.
Mon article se termine donc sur l'idée que la prostitution est une pratique répandue dans toute société, du moins celles dont nous avons hérités des écrits.
La prostitution est un sujet délicat car elle englobe un certain nombre de problématiques. Si la prostitution est condamnable, elle l’est moins que le proxénétisme.
Sources:
· serd.hypotheses.org
· dona-martin.blogg.org
· cairn.info
· La croqueuse d’homes : images de la prostituée chez Flaubert, Zola et Maupassant : Lynda A. Davey (persee.fr)
· Le monde : La prostitution à travers les arts : la littérature (chapitre 5)
· persee.fr : Un joli monde. Romans de la prostitution, éd. Daniel Grojnowski et Mireille Dottin-Orsini, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2008
· journals.opening.edition.org : La prostituée au XIXème siècle : vers une vacance du personnage romanesque
· greenlane.com : Hétaïre, les grecs de grande classe courtisanes
· dumas.ccsd.cnrs.fr : Pécheresses, putaines, ribaudes et folles femmes. La représentation des prostituées dans l’art médiéval occidental – Jasmine Morice








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